Kafia Rajhi :Arab Voice - Tunisie
Sous le ciel du Nord-Ouest tunisien, là où les Pierres antiques respirent la langue de la terre, le projet ABC (Arts
Frontières, Communautés) – « L'Alphabet de l'Amour » se lance dans une aventure théâtrale et humaine unique. S'étendant jusqu'en 2027, cette initiative rassemble cinq pays méditerranéens: l’Italie, la Tunisie, la Pologne, le Monténégro et l’Espagne. Dans ce vaste espace, « l'hospitalité » ou la « philoxenia » (l'amour de l'étranger) ne se présente pas comme un simple thème pour un spectacle théâtral éphémère, mais se transforme en une pulsation vivante et une structure artistique qui fusionne les frontières pour créer un espace ouvert à la rencontre humaine. Dans le volet tunisien de cette traversée culturelle, l'Espace Culturel « aykart » s’impose comme un phare moteur de passion, guidant un voyage artistique inspirant au cœur d'une géographie chargée de symboles et d'histoire. Ce voyage commence sur les collines archéologiques de Makthar, rattachées au gouvernorat de Siliana, pour atteindre les sommets authentiques du Kef.
Géographie antique... et partenariat artistique transméditerranéen
Ce voyage acquiert un éclat dramatique particulier et une attractivité exceptionnelle en s'appuyant de manière créative sur les chefs-d'œuvre de l'écrivain grec Aristophane. À travers une trilogie théâtrale internationale conjointe, des artistes et des créateurs des deux rives de la Méditerranée se rencontrent pour déconstruire et relire ces textes classiques antiques. Ils ne les traitent pas comme un patrimoine muséal froid ou des textes sacrés figés par le temps, mais comme un miroir vivant et aiguisé, capable de dialoguer avec le présent dans toutes ses complexités et d'anticiper les horizons futurs avec leurs angoisses et leurs conflits. Aristophane se transforme ici d'un nom historique en une « machine dramatique » contemporaine, invoquée pour déconstruire les concepts de pouvoir, de frontières, de corps, et la peur collective de l'autre différent.
C'est ici qu'émerge la valeur fondamentale et esthétique du partenariat avec l'Espace Culturel « aykart ». Cet espace réussit avec brio à déplacer l'acte artistique et à déconstruire sa centralité capitale traditionnelle, pour le pousser vers les marges géographiques oubliées et la profondeur de l'intérieur tunisien, lourd d'histoires et de récits étouffés. Déplacer le centre de gravité créatif vers ces régions représente un parti pris esthétique pour le lieu et ses habitants. Le voyage entre Makthar et Le Kef n'est pas un simple déplacement logistique sur une feuille de route, mais il est, dans son essence, une plongée profonde dans les strates de l'identité tunisienne aux racines ancrées dans l'histoire.
Dans cet espace ouvert, les imposants sites archéologiques des deux villes secouent la poussière du silence de leurs pierres. Ils ne sont plus de simples décors rigides ou des arrière-plans visuels touristiques consommés pour prendre des photos, mais s'élèvent pour devenir un « partenaire dramatique » à part entière, respirant avec les acteurs sur scène et partageant leur énergie de jeu. Le monument historique de Makthar et du Kef convoque, en ce moment théâtral, sa longue mémoire, ses blessures anciennes, et les histoires des passants et des résidents. Tout cela se mêle au texte contemporain et à la scénographie numérique dans un dialogue surprenant qui fait reparler la pierre, pour qu'elle devienne un témoin vivant de « L'Alphabet de l'Amour » et de l'hospitalité en temps de transformations.
« Les laboratoires hôtes »... Le citoyen façonne son récit
La structure globale du projet « Alphabet de l'Amour » (ABC) repose sur une stratégie culturelle durable qui consiste à établir cinq laboratoires internationaux intercontinentaux. Ici, l'art ne vient pas comme un acte descendant et artificiel, mais comme un processus d'enracinement et d'interaction biologique avec le sol local. Ce laboratoire transcende ses cadres fermés traditionnels pour se transformer, dans l'expérience tunisienne, en un atelier de création et un laboratoire humain grand ouvert aux habitants et aux familles du Kef et de Siliana (Makthar). Sur sept mois complets d'écoute et de cohabitation vivante, le projet ouvre ses portes et ses fenêtres aux communautés locales, redéfinissant le concept de participation populaire à travers trois voies convergentes :
• 1. Les ateliers de production « Citoyenne »: Ce sont des espaces démocratiques où les habitants ne se contentent pas d'un rôle de spectateurs silencieux ou de consommateurs passifs. Ils se transforment en véritables partenaires et auteurs originaux du spectacle. Les citoyens s'asseyent avec les créateurs pour formuler les histoires oubliées, fouiller la mémoire orale collective, et insuffler les détails de leurs conversations quotidiennes simples et de leurs préoccupations actuelles dans les veines de l'œuvre artistique, afin qu'elle les exprime fidèlement.
• 2. Les résidences d'écriture dramaturgique: Elles visent à créer une synthèse créative mêlant l'authenticité du conte populaire tunisien profondément enraciné et la spécificité culturelle de la région, avec la vision contemporaine et les outils du théâtre moderne. Le patrimoine oral y est déconstruit et reconstruit esthétiquement pour parler la langue de l'époque et s'adresser au monde sans perdre son identité ni son authenticité locale.
• 3. Les initiatives spontanées et libres: C'est l'espace accordé directement aux citoyens lors du festival de clôture du projet. On leur laisse le droit de proposer des idées, d'intervenir dans la structure des spectacles, et de lancer des initiatives culturelles et artistiques issues de leur propre enthousiasme et de leur vision subjective de la manière de célébrer l'hospitalité et l'intimité au sein de leurs villes. Cela brise l'autorité du metteur en scène ou de l'institution de production au profit de la spontanéité de la rue.
Ce mécanisme participatif, fondé sur « l'hospitalité mutuelle », redéfinit complètement la relation traditionnelle dominante entre l'artiste et le public et lève l'aliénation entre l'élite créative et la société. Dans cette expérience, la communauté locale du Kef et de Siliana ne se contente pas de fournir un espace géographique ou d'accueillir et d'honorer l'artiste étranger. Elle lui ouvre son cœur et lui confie ses moindres détails quotidiens, ses rêves refoulés et ses blessures, pour qu'ils soient fondus et reformulés dans un moule esthétique et scénographique partagé. Dès lors, l'acte théâtral dans « L'Alphabet de l'Amour » va bien au-delà du simple divertissement; il se transforme en une pratique démocratique vivante sur le terrain, donnant la parole et le son aux sans-voix. Les gens s'approprient ainsi le droit de fabriquer leur propre récit, d'écrire leur histoire de leurs propres mains, et de la partager fièrement avec un monde qui dépasse les frontières et les distances.
Un impact durable sur l'hôte et invite: l'élément humain de l'acte théâtral
Le projet « Alphabet de l'Amour » (ABC), mené par l'Espace Culturel « aykart » en tant que partenaire tunisien actif, prouve sans l'ombre d'un doute que le théâtre n'est pas un simple luxe esthétique ou une succession de spectacles éphémères. Il est capable d'être le lien le plus beau et le plus solide dans le vaste bassin méditerranéen. Cette mer, qui a historiquement connu des conflits, des guerres et des migrations brûlantes, se redéfinit aujourd'hui par l'art pour devenir un espace de rencontre et d'écoute mutuelle.
Lorsque Ce voyage artistique achèvera son parcours créatif et logistique entre Le Kef et Makthar, que les lumières de la scène s'éteindront et que les valises seront bouclées, il ne laissera pas derrière lui de simples représentations théâtrales applaudies puis oubliées, ou des chiffres creux consignés dans des rapports administratifs destinés aux bailleurs de fonds et aux partenaires. L'impact réel se manifeste plutôt dans cet esprit qui habite le lieu après le départ de ses créateurs. Il laisse derrière lui une pratique vivante, quotidienne et tangible des valeurs de coexistence, établit un réseau d'amitiés profondes traversant les continents et les langues, et crée des communautés locales vivantes, vibrantes de confiance. Ces communautés ont découvert, par le contact direct avec les laboratoires et les résidences, leur capacité latente à s'exprimer artistiquement et honnêtement, à exprimer leurs rêves avec une identité locale authentique, mais dans un langage visuel et esthétique compris par le monde entier.
C'est une expérience humaine exceptionnelle qui vient confirmer, à une époque où s'élèvent les murs de l'isolement et les frontières politiques, que l'art véritable ne se contente pas de se tenir au seuil de la « célébration froide » de la différence ou de lever des slogans polis sur le pluralisme. C'est l'acte courageux qui ose donner à cette différence un foyer chaleureux pour l'abriter, une scène de théâtre libre pour l'accueillir, et un langage scénographique et émotionnel éloquent qui possède le pouvoir magique d'unir les cœurs et d'harmoniser les âmes avant même que les idées et les histoires ne se croisent. En fin de compte, l'artiste international quitte Makthar et Le Kef en emportant dans son âme quelque chose de l'argile de cette terre et de la voix de ses habitants. La communauté locale, elle, reste la gardienne d'une histoire tissée avec l'étranger qui n'est plus un étranger. L'hôte et l'invité deviennent ensemble partenaires dans l'écriture d'un « alphabet » immortel de l'amour et de l'hospitalité.
Des chiffres qui créent la beauté: La structure créative du projet « Alphabet de l'Amour » entre Makthar ET Le Kef
Quand la vision artistique se transforme en un plan d'action concret, le calendrier devient semblable à une partition musicale qui régule le rythme de la rencontre humaine à travers la Méditerranée. Le projet ABC – « L'Alphabet de l'Amour » ne se contente pas de proposer les valeurs d'hospitalité comme un slogan, mais les traduit en un réseau complexe d'ateliers, de résidences et de spectacles qui respirent dans la géographie du Nord-Ouest tunisien entre Makthar et Le Kef, porté par des partenariats internationaux incluant l'Espagne, la Pologne, le Monténégro et l'Italie.
La première étincelle de ce projet part du terrain, où des journées intensives ont été consacrées à des réunions préparatoires et des sessions avec les partenaires locaux au Kef et à Makthar, culminant par une conférence de presse à Tunis et au Kef pour annoncer le lancement de cette aventure. Cette préparation logistique ouvre directement la porte à la Résidence Internationale de Dramaturgie, s'étendant sur six jours sous la direction du dramaturge français « Gérard Astor », pour former le noyau intellectuel de la déconstruction des textes et de la formulation de la vision de mise en scène. Celle-ci est suivie d'une série de résidences internationales conjointes où l'esprit italien sur dix jours se mêle à la profondeur polonaise s'étendant sur quinze jours, pour échanger les expertises et développer un langage visuel hybride qui transcende les frontières des langues parlées.
Le théâtre dans « L'Alphabet de l'Amour » se transforme en un acte interactif permanent, visible dans l'intensité des ateliers de théâtre et de musique cogérés par des experts et artistes internationaux, à commencer par des ateliers de temps de cinq jours sous supervision italienne et polonaise, pour aboutir à des ateliers qui ouvrent de nouveaux horizons sous supervision espagnole et monténégrine s'étendant entre quatre et six jours. Cette dynamique de formation porte ses fruits sur scène à travers une série de représentations internationales ; les espaces locaux accueillent des spectacles de troupes et d'artistes du Monténégro, d'Italie, d'Espagne et de Pologne, avec des durées allant d'un à trois jours par représentation, transformant Le Kef et Makthar en un théâtre méditerranéen ouvert, où le public tunisien découvre des expériences différentes, et l'artiste étranger voit l'écho de son travail dans les yeux d'un public différent.
Quant au pilier le plus profond et le plus durable de ce calendrier, ce sont les laboratoires de la communauté locale qui s'étendent sur six mois complets. Ce temps relativement long permet à l'art d'imprégner les détails de la vie quotidienne à travers de multiples voies, notamment la théâtralisation de la réception de l'autre par l'interrogation des chants et danses populaires, l'examen des dimensions de l'intégration et de la culture en déconstruisant la présence de l'étranger arrivant et les récits d'amour et d'hospitalité, aux côtés de la réactivation des voix des quartiers à travers les jeux et chants populaires des enfants dans leurs ruelles, et des ateliers intensifs d'expression corporelle et vocale. Ce long engagement culmine dans la phase de « Production Citoyenne », spécifiquement dans une réalisation artistique portant un titre significatif : « L'art de l'hospitalité des femmes » sur trois jours, où la femme tunisienne devient la créatrice du récit et la première hôtesse du conte, complétée par des représentations d'artistes locaux donnant voix à la créativité locale à travers des spectacles divers allant de « Paroles de femmes », des spectacles pour enfants, et du théâtre de marionnettes.
Le projet ne s'arrête pas aux frontières de l'hospitalité locale, mais emmène les créateurs tunisiens dans un voyage inverse traversant la Méditerranée, unissant la Tunisie au monde selon un calendrier s'étendant entre 2026 et 2027 ; l'étape commence en Espagne en mars 2026 avec un atelier international intensif de dix jours dédié au théâtre de marionnettes et de masques, se déplaçant en septembre et novembre de la même année en Pologne pour présenter les activités du Host Lab et participer à des résidences et spectacles internationaux, pour atteindre le Monténégro et l'Italie en 2027 à travers des ateliers et des spectacles conjoints visitant les villes européennes, portant avec eux l'esprit tunisien. Enfin, le cycle revient s'installer dans sa géographie d'origine à travers une tournée tunisienne comprenant dix jours de répétitions intensives et la présentation du deuxième spectacle de la trilogie théâtrale inspirée d'Aristophane, parallèlement à des forums artistiques et à l'installation de structures de réalité augmentée spatiale qui fusionnent la technologie contemporaine avec l'antiquité de la pierre du Nord-Ouest.
En conclusion, dans ce riche parcours, les chiffres et les dates se fondent pour se transformer en une expérience humaine vivante résumée par les célébrations de clôture et le festival de l'intimité et de l'hospitalité sur trois jours ; confirmant que ce plan structurel montre que le projet « Alphabet de l'Amour » n'est pas fait de spectacles isolés, mais d'un voyage artistique délibéré qui relie le corps, la voix, la technologie et la société, faisant du parcours Makthar-Le Kef un véritable pont reliant la Tunisie au cœur de la créativité méditerranéenne.
Le parcours du projet « Alphabet de l'Amour » (ABC), mené par l'Espace Culturel « aykart », montre que les calendriers et les chiffres logistiques, lorsqu'ils sont dotés d'une vision créative courageuse, se transforment en une partition musicale qui régule le rythme de la rencontre humaine et fusionne les frontières culturelles et politiques entre les deux rives de la Méditerranée. Ce voyage unique, qui a pris le concept d'« hospitalité » comme matériau pour le théâtre et structure pour la communication, a réussi à faire de l'espace s'étendant entre Makthar et Le Kef une plateforme vivante où l'histoire ancienne s'entremêle avec l'esthétique de la technologie contemporaine et le pouls des communautés locales. En ouvrant la voie aux citoyens et aux créateurs de spectacles pour formuler leurs récits, le projet laisse un impact profond et durable qui dépasse les simples spectacles éphémères, confirmant que l'art dans ses manifestations les plus hautes ne se contente pas de célébrer la différence, mais lui donne un foyer chaleureux, une scène de théâtre et un langage humain unificateur où les cœurs et les esprits se rencontrent avant les histoires.